La Parole aux auteurs – Messin’Issa
26 juin 2016
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Aujourd’hui, dans le cadre de notre rubrique « La Parole aux auteurs », nous avons le plaisir de vous livrer une interview de Messin’Issa, auteur de Saladin de Saint-Josse ou l’adieu aux géraniums.

  • ● Le principal trait de mon caractère ?

Je contiens en moi une bonne dose d’angoisse. L’angoisse qui va bras dessus, bras dessous avec l’anxiété et qui pousse vers la solitude. La solitude qui désole le cœur mais ravit l’esprit. Globalement, je peux dire que je suis, de corps et d’esprit, un homme ceint. Avec un caractère d’oursin…

  • ● La qualité que je préfère chez un homme / une femme ?

La capacité de se détacher de ses biens matériels (et de me les refiler…). Il faut parfois savoir être bouddhiste…

  • ● Mon mot préféré ?

Spatule. C’est un mot parfait. Souple et robuste. Des consonnes bien sonores. Il contient les lettres qui distinguent le français des autres langues. Le « S » sans lequel on ne pourrait plus « se » parler. Le « P » qui n’existe pas en arabe où « Papa » se dit « Baba ». Le « A » souvent auxiliaire, mais qui, avec une casquette sur la tête, devient vite une préposition incontournable. Le « T » du tutoiement qui agace les Anglais. Le « U » qu’il est vain de vouloir faire prononcer à un Espagnol à qui il donne des torticolis de la langue. Le « L » qui décide du genre, fixe la quantité et fait redouter l’apprentissage de la langue française.

Je lui consacre d’ailleurs dans mon livre un passage dans lequel je propose qu’on instaure un « Ordre national de la spatule » comme distinction honorifique pour service rendu à la langue française…

  • ● Un mot que je déteste ?

Nénuphar. Voici un mot qu’on ne risque pas de rencontrer dans mes écrits. Je lui ai interdit de s’approcher à moins de 500 m de mon ordinateur. Je ne le supporte pas. Ça remonte à mes années de collège. On étudiait un texte sur un griot africain. Il y était question d’un « nénuphar » que j’ai pris pour un instrument de musique du fait que le terme résonne comme « neffar » qui, au bled, désigne une espèce de trompette très utilisée dans les cérémonies préliminaires du mariage. Je devins la risée de la classe. La presque totalité des élèves ignorait ce qu’était un « nénuphar », mais c’est une règle : celui qui ne sait pas et se tait peut se moquer de celui qui parle mais qui se trompe. On commença même à m’appeler « Nénuphar », puis juste « Nénu », pour faire plus affectueux. Heureusement, ça n’a pas duré.

Je ne comprends d’ailleurs pas comment on peut donner un nom si tordu à une si belle fleur. Les fleurs, ça a de jolis noms. Des noms qu’on lui pique pour les donner à nos douces créatures. Des noms qui ornent des stars et des célébrités comme (Amber) Rose, Anémone (l’actrice et scénariste française), Sylvie (Vartan), Marguerite (Duras, Yourcenar…). Mais qui va donner le nom de Nénuphar à sa fille ? L’Académie française devrait le supprimer. On a déjà « lotus ». Il faudrait le supprimer d’autant que ce n’est pas un terme français de souche. C’est un réfugié. Il viendrait de la Perse. Il a dû fuir quand son pays a été envahi par les armées islamiques. Le supprimer carrément ou, à la rigueur, le changer. On pourrait lui donner le nom d’une star (pour une fois ce sera une star qui donne son nom à une fleur). Angelina (Joly), par exemple. Ou même le mien. On pourrait alors dire « Tiens, on va cueillir des messinissas ». Ça résonne bien, je dois dire. Comme ça, j’aurais eu ma revanche sur l’humiliation du nénuphar…

  • ● Ma drogue favorite ?

La vodka. Mais ce n’est pas vraiment une drogue. Une alliance, plutôt. Alliance matrimoniale. On s’aime… Nous nous sommes juré fidélité, soutien et solidarité pour toujours. Une longue et belle histoire d’amour que je raconte dans mon livre. Pourvu que ça dure…

  • ● Ce que j’apprécie le plus chez mes amis ?

J’aime bien quand ils m’empruntent de l’argent. Généralement, tout de suite après, ils disparaissent, mais je sais qu’ils pensent à moi et j’en suis ému. J’ai du plaisir à être ému. Je suis d’autant ému que, souvent, je ne les revois plus jamais.

  • ● Mon juron, gros mot ou blasphème favori ?

Dans mon bled, on insultait surtout la religion de Dieu. C’est bizarre, mais, je vous assure, ça résonne bien et ça donne de l’effet. Ça convient à toutes les situations : colère, agressivité, protestation et même admiration… J’imagine que ce n’est plus le cas de nos jours avec le régime de « tolérance » qui s’est instauré dans le pays. Mais c’est resté chez moi. Le problème est que c’est un juron qui ne peut se dire qu’en arabe. Quand il faut jurer en français, pour faire plus civilisé, je me contente de « purée », en allongeant la terminaison « rée » en en l’accompagnant d’une moue, comme celle d’un constipé en quittant le siège royal, pour que ça soit plus un juron qu’une simple interjection…

  • ● L’homme ou la femme que je choisirai pour illustrer un nouveau billet de banque ?

Mon premier amour et le concierge de notre immeuble. Une façon de les remercier pour leur présence perpétuelle. L’un est toujours présent dans mon esprit, l’autre est toujours présent en bas de l’immeuble.

Il faudrait en tout cas arrêter de mettre des effigies de personnes souvent inconnues sur les billets de banque. Une table de multiplication (pour les jeunes écoliers), des recettes de cuisine, des conseils médicaux seraient beaucoup plus judicieux.

  • ● Le métier que je n’aurai pas aimé faire ?

Roi, président, pape… Ces gens-là ne peuvent jamais se gratter le derrière en public. Même si la démangeaison est très forte. Je les plains. Moi, je suis jaloux de cette liberté de me gratter où je veux, quand je veux. Donc, je n’ai jamais été roi, président ou pape et je n’accepterai jamais ce métier totalement contraire à mes principes.

  • ● La plante, l’arbre ou l’animal dans lequel j’aimerai être réincarné ?

Sûrement en scorpion. Non pas parce qu’il est redoutable, mais parce qu’il peut mettre fin à sa vie quand il sent qu’il est perdu. Le suicide du scorpion n’est certes pas prouvé (certains estiment qu’il se suicide « par accident »), mais il n’en demeure pas moins qu’il a possibilité de s’injecter son venin et de mettre fin à un calvaire. Je pense malheureusement à toutes ces victimes de l’Etat islamique qu’on a vues faire rôtir comme des merguez… Si l’homme avait la possibilité de mettre fin à sa vie en s’injectant une substance létale contenue en lui-même, comme dans l’euthanasie, il s’éviterait tellement de souffrances.

  • ● Mon principal défaut ?

Je n’en ai pas. Ni principal, ni secondaire. Mais des tares, oui certainement, des handicaps aussi et quelques vices par-ci, par-là… Mais de défaut, non, aucun. À part un défaut chronique de paiement…

  • ● Ce que je voudrais être ?

Je voudrais être l’Europe. Me donner un bon coup de pied au cul et me dire « Lève-toi, imbécile, ne vois-tu pas que tu es en train de couler ? ».

On a chaque jour des nouvelles d’embarcations qui chavirent dans la Méditerranée. L’Europe en est touchée. Elle accourt au secours des naufragés. Mais elle ne se rend pas compte qu’elle-même est en train de couler. C’est le plus grand bateau qu’on ait jamais construit qui va se retrouver bientôt au fond des eaux.

Le Titanic a coulé en heurtant un iceberg qu’il n’a pas vu. L’Europe a construit un iceberg et fonce droit dedans. C’est là, en quelque sorte, le sens que je voulais donner à mon livre.

  • ● Mes auteurs favoris ?

Je suis très classique. C’est surtout Chateaubriand, mais aussi Racine, Prospère Mérimée, Maupassant, Zola, Malraux, Sartre et Hemingway. Les poètes russe Lermontov et l’Ecossais Robert Burns qui nous a laissé « Ce n’est qu’un au revoir mes frères… ». Parmi les contemporains Dan Brown et Houellebecq.

  • ● Mes héros favoris dans la fiction ?

Tchen dans « La condition humaine » de Malraux, Miki le Ranger et ses compagnons, Double-rhum et le Dr Saignée, en bandes dessinées.

  • ● Mes héroïnes favorites dans la fiction ?

Colomba de Prospère Mérimée et Calamity Jane, la pétulante amie de Lucky Luke. Je l’adore, la Jane. Je l’aurais volontiers demandée en mariage.

  • ● Mes héros dans la vie réelle ?

Des femmes et des hommes politiques comme la reine kabyle Kahina qui combattit l’envahisseur islamique et qui restera pour toujours un symbole de résistance et un exemple du refus de la soumission. Je citerai aussi Dolores Ibarruri, la Pasionaria espagnole, et Golda Meir, la « Grand-mère d’Israël ». Parmi les hommes, je vénère les héros des luttes d’indépendance et des révolutions d’après-guerre comme Patrice Lumumba, Kwame N’Krumah, Ho Chi Minh, Che Guevara…

  • ● Ce que je déteste par-dessus tout ?

L’obséquiosité. C’est quand l’homme cesse d’être un homme pour devenir un paillasson. Parfois, c’est tout un peuple qui se fait paillasson.

  • ● Mon état d’esprit actuel ?

Purée ! Mais stressé et agité… Comme toujours.

  • ● Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence ?

Les fautes de grammaire… J’en vois partout. Même chez moi.

  • ● Ma devise ?

Je ne suis pas, donc j’existe. Du verbe suivre…

Afin de vous procurer l’ouvrage de Messin’Issa, cliquez ici !

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5 comments

  1. Prière de corriger: interview est du genre masculin, merci.

    1. Bonjour, le mot « interview » étant issu de l’anglais, il peut être masculin ou féminin. En français on utilise plus souvent le genre féminin, comme nous l’avons donc fait dans notre article.

  2. Il fallait s’y attendre : pas un mot sur les géraniums dans cet(te) interview ! Le secret est jalousement gardé. Moi qui me fais du mouron pour mon pot de géraniums présentement abandonné dans les frimas de mon douar limousin… Au moins grâce au titre aurais-je appris l’existence de plants de géraniums dans le ravissant village de Saint-Josse, et peut-être aussi de salades, elles aussi abandonnées par un Saladin voyageur ?
    Saladin était arabe, Massinissa berbère, autre énigme.
    En fait et contrairement aux apparences, cet(te) interview en dit bien plus long sur l’auteur qu’il n’y paraît : un homme stressé, agité, angoissé par les nénuphars qu’il tente d’oublier dans la vodka mais néanmoins amoureux des concierges et des spatules, sans doute aigri de ne pas avoir été pape ni même roi dont il se demande, secrètement, si, comme les anges, ceux-ci ont réellement un derrière.
    J’avoue ne pas avoir encore lu ce manuel sur l’élevage des géraniums à Saint-Josse, que j’imagine délicat. Mais, intrigué par le drame que vit son son auteur, semble-t-il désespéré par la perte de ses fleurs actinomorphes, j’ai « cliqué ici » pour me procurer son ouvrage… Hélas, le clic ne répond pas !

    1. Ah, effectivement, le lien n’a pas été coopératif et ne s’affichait pas !
      C’est maintenant chose faite, merci de nous l’avoir signalé !

  3. Beaucoup d’humour. Merci

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